Conférence Yves RICHEZ

 DSC1747webInnovation pour la détection des talents : investiguer la question des talents, des formes de l’intelligence et du potentiel

Cent dix personnes ont assisté le 3 mars dernier dans l’amphithéâtre de l’école de coaching ICN Business School à Metz à la conférence d'Yves Richez, organisée par EST'elles Executive en partenariat avec l'ICN. L'occasion pour notre réseau d'initier un premier partenariat avec l’établissement, que nous remercions chaleureusement pour son accueil. Notre invité, spécialiste des stratégies d'actualisation des potentiels et des talents, a présenté à l'auditoire les résultats de douze années de recherche. Pari difficile, mais relevé avec talent. Voici une synthèse de son intervention passionnante sous forme d'interview pour satisfaire les personnes désireuses de garder trace de l'événement, ou pour celles qui n'avaient pu être présentes ce soir-là.

 DSC1686webSynthèse de la conférence 

Caroline BURGER pour EST’elles Executive: En quoi ont consisté vos travaux au cours de ces dernières années ?

Yves Richez : J’ai orienté mes travaux sur l’actualisation des potentiels, c’est-à-dire ce qui peut devenir actif, utile, pratique, fonctionnel (fonctionnel étant à prendre dans son sens chinois, c’est-à-dire opératoire). L’actualisation relève de ce que les Chinois nomment le « non-agir effectif », ce qu’il faut traduire par l’idée que même si en apparence rien ne se passe, rien ne se passe pas et c’est pour cela que « ça » se manifeste (au sens du visible) dans un espace-temps donné. Ce travail a été clé pour repenser les principes de « talent », de « potentiel », de « stratégie ». D’où le titre de ma thèse : stratégie d’actualisation des potentiels : stratégie d’actualisation des potentiels.


CB : Ce sont des notions difficiles à comprendre pour des personnes non averties ?

YR : La réelle difficulté réside dans le fait que notre langue occidentale n’a pas été élaborée pour traiter ce type de sujet. En effet, notre langue est alphasyllabaire : cela veut dire qu’elle est construite sur la base de phonèmes, desquels il est possible d’élaborer une pensée abstraite, conceptuelle. Elle a été conçue pour créer des idées et des concepts, pas pour observer, ce qui est le cas des langues syllabaires (comme en Chine). C’est ici que réside la somme de mon travail, corréler deux langues (deux écritures) à l’écart l’une de l’autre pour rendre « visibles » et disponibles des notions fondamentales que nos modèles classiques « nient » souvent, non par déni, mais par incapacité de les « traiter ». La langue alphasyllabaire implique que les mots devenant concept(s), se muent alors en « objets » de pensée, d’une certaine manière à l’instar des mathématiques lorsque le nombre, les formules deviennent des objets de pensée autonomes et suffisants. C’est pour cela que la dernière année de mon travail, je suis arrivé à « l’obligation » de créer une écriture simplifiée, inspirée à la fois des principes d’écriture chinois (inspirée du Shuowen jiezi (說文解字), le premier dictionnaire étymologique de l’écriture chinoise) et des hiéroglyphes hiératiques égyptiens, l’intention étant de produire des pictogrammes, ainsi que des idéogrammes et des idéogrammes composés favorisant l’observation, et en conséquence l’écriture cohérente avec ladite observation : autrement nommée « évaluation ».

 DSC1763 webCB : Quel rapport avec les talents alors ?

YR : La question des talents n’a pas échappé au « piège » de notre langue. En effet, le mot « talent » est aujourd’hui le plus souvent pensé dans la définition relative à son emploi absolu : « aptitude remarquable dans le domaine artistique ou intellectuel ». C’est ennuyeux, car c’est certainement la définition ou le choix le moins pertinent. En effet, ce choix renforce la cristallisation des classifications et des normalisations. Il ne peut pacifier les humains entre eux, car il implique qu’il y ait les « remarquables » et les « autres ». Or, la nature, dans son extraordinaire faculté à « déployer » la diversité, s’indiffère du remarquable, pour lui préférer l’utile. Ainsi, ce choix est un choix arbitraire plus idéologique que scientifique. Rappelons-nous que le mot « talent » depuis l’Antiquité, a connu au moins huit signifiants : 1. unité de masse d’une amphore, 2.valeur monétaire, 3.métaphore religieuse, 4.disposition naturelle pour réaliser quelque chose, 5.aptitude particulière dans une activité appréciée par le corps social, mais aussi – rarement évoqué – 6.avoir en talent : désirer ; 7.dire son talent : donner son avis ; 8.faire son talent : agir à son gré. C’est parce que ce choix arbitraire a été réalisé qu’est né en entreprise le « statut » de talent, puis forcément le concept de « gestion des talents ».
Or le mot « gestion » (gestio) est un terme de droit, là où le talent renvoie à un mode opératoire produisant un résultat observable ou encore un résultat observable que produit un ensemble de modes opératoires naturels et/ou acquis. C’est pourquoi je parle d’erreur catégorielle ; il aurait été préférable de parler de « potentialisation des talents » ; outre la cohérence catégorielle, l’organisation catégorielle de cette expression permet de quitter la « fameuse » mesure des talents, qui, outre son impossibilité – de par la nature dynamique et mouvante d’un talent toujours liée à une configuration et du potentiel – aurait évité la situation « actuelle » : un ensemble d’amalgames conceptuels qui ne peut se résoudre que par un ensemble de process incapables d’observer – donc d’évaluer – la réalité des talents.

CB : Vous avez, dans votre travail, remis en cause les travaux d’Howard Gardner ?

YR : La théorie de Gardner est solide et j’ai acquis les preuves que les formes de l’intelligence sont une théorie fiable. Ce que je remets en cause, ce sont certaines des organisations faites par Gardner, comme l’intelligence intra et interpersonnelle comme étant « une seule » intelligence ; c’est d’ailleurs que ce qui a permis à Daniel Goleman de vulgariser le concept d’intelligence émotionnelle (s’appuyant sur les travaux de Salovey et Mayer). Ce concept s’est appuyé sur le fond d’entente ontologique de l’être, de ses émotions et de son principe relationnel. Or, l’erreur catégorielle réalisée, c’est que partant du postulat émotionnel, il leur a été possible de « prouver » que l’une et l’autre étaient faites pour « être » ensemble ; or ce n’est pas le cas. Si l’une et l’autre ont des cohérences évidentes, elles ne sont pas pour autant corrélables, tout simplement parce que leur utilité concrète diverge. L’une cherchant l’autonomie et l’auto-apprentissage en vue de « réussir », c’est-à-dire réduire l’écart entre un résultat escompté et la réalité atteinte, alors que l’autre cherche la fluidité dans les interactions humaines. Cela est lié principalement à leur composante-cœur, d’un côté, assertif-autonome, de l’autre, empathique-interactionnelle. Gardner justifie de ne pas séparer ces deux formes de l’intelligence en raison du fait que dans des « circonstances ordinaires, « aucune de ces formes de l’intelligence ne peut se développer sans l’autre » (1997, p. 253). Si en 2005, je trouvais cela « cohérent » et sans discussion, les dix dernières années me conduisent à m’écarter de ce propos. En effet, l’observation et l’évaluation de plus d’un millier de personnes m’ont conduit à un postulat tout autre : l’intelligence interpersonnelle se corrèle avec l’intelligence kinesthésique (je développerai tout cela en détail dans mon ouvrage prochain édité chez ISTE fin 2016). D’une part parce que les aspects d’empathie ont les mêmes caractéristiques que plusieurs facultés relatives à l’intelligence kinesthésique ; d’autre part parce qu’il y a amalgame entre « relation » et « interaction » : l’une est conceptuelle et renvoie à l’idée de ce qui « unit » les personnes entre elles – élaborée depuis les premiers géomètres grecs jusqu’aux grands philosophes –, alors que l’autre évoque un principe dynamique (interactio). Ainsi, lorsque vous observez les personnes ensemble, que cela soit dans le sport, dans la danse, dans les discussions, vous observez des mouvements kinesthésiques constants, et ce, jusqu’à l’ajustement des gestes (gestus, mouvement) pour mieux se « comprendre ». Enfin, les apports des neurosciences, en particulier ceux relatifs aux neurones miroirs, semblent confirmer mon hypothèse (je développe cela dans l’ouvrage). Ainsi, l’intelligence émotionnelle est un concept puissant, mais il n’est pas sûr qu’il soit une théorie scientifique fiable. Enfin, mes travaux m’ont conduit, à l’instar de Gardner, à rejeter les possibles formes de l’intelligence spirituelle et existentielle, tout simplement parce que ces « intelligences » relèvent plus d’émergences conceptuelles liées à la combinatoire de plusieurs formes de l’intelligence que d’intelligences en tant que telles. De plus, il n’est pas possible d’associer ce qui relève de concepts (spiritualité et existentialisme) à un (des) mode(s) opératoire(s) naturel(s).
J’ai aussi complété le travail relatif aux composantes-cœur, c’est-à-dire ce « détail » ignoré de la majorité des professionnels et auteurs indiquant qu’une forme de l’intelligence possède un mode computationnel spécifique, nommée composante-cœur. Ainsi, une forme de l’intelligence est une entité (reprenant le terme de Gardner) 1) plus large que certains mécanismes computationnels hautement spécifiques ; 2) plus étroite que les aptitudes les plus générales comme l’analyse, la synthèse ou la conscience de soi ; 3) opérante selon ses propres procédures et ses propres bases biologiques : « Chaque intelligence doit comporter un noyau opératoire (un ensemble d’opérations) identifiable. En tant que système de traitement à base neuronale, chaque intelligence est activée ou déclenchée par certains types d’informations, externes ou internes » (Gardner, Walters 2004, p. 38).
Prolongeant les travaux de Gardner, j’ai proposé une nouvelle forme de l’intelligence (je préfère l’acronyme MO.O.N. – MOde Opératoire Naturel - à « intelligence »), qui est à ce jour en capacité de respecter les critères scientifiques de ce dernier : l’extrapersonnelle (composante-cœur : multiple-tentaculaire). J’ai souligné l’interprétation de nombreux auteurs français concernant les travaux de celui qui a reçu le prestigieux Prix James (Gardner) en parlant par exemple de l’intelligence « visuelle-spatiale » ou encore « verbale-linguistique ». Ces interprétations sont erronées et induisent des postulats incorrects. Par exemple, le fait de mettre « verbale » devant linguistique montre l’influence de la langue alphasyllabaire, alors que par principe, une « langue » n’a pas forcément de « verbe », impliquant alors une grammaire – je développerai en détail ces aspects dans mon ouvrage. Enfin, j’ai montré les corrélations de certaines formes de l’intelligence entre elles, mais aussi les cohérences et les combinatoires : c’est ici que résident – me semble-t-il – les fondements de la diversité, en tant que combinatoires complexes se déployant par maturation-adaptation aux configurations, aux potentialités et surtout aux utilités. Je donne souvent l’image qu’un « talent », tel le chat, a nécessité d’être attiré pour se mettre en mouvement. Sans utilité, pas de possibilité de l’observer. C’est pourquoi je m’oppose à l’idée qui semble déjà devenir une nouvelle vérité qu’une personne possède « une » intelligence ; ce modèle de pensée trahit la théorie de Gardner – resté ambigu sur ce point – mais surtout reste fixé au vieux modèle de l’intelligence classique, ce qui est une erreur. N’oublions pas que la Nature a donné vie à l’ornithorynque pour rappeler aux Hommes que la normalité n’existe pas dans son « monde » et qu’il est nécessaire de combiner parfois de nombreuses facultés-habiletés pour répondre à l’équilibre du monde réel.

 DSC1672webCB : Quelle différence entre formes de l’intelligence, MO.O.N. et talent ?

YR : Gardner s’est fait « malmener » pour avoir utilisé peut-être un peu trop le mot « intelligence » – surtout en Europe ; c’est surtout en raison du fond d’entente à partir duquel Gardner, en tant que psychologue du développement et professeur en neurologie, a élaboré sa théorie. S’il avait posé ce travail en amont, il aurait certainement pu éviter ce piège conceptuel. Or, il fut aspiré par le concept lui-même. L’acronyme MO.O.N. signifie « MOde Opératoire Naturel » et évite la pente qu’implique l’ontologie, mère de la psychologie moderne, telle que fondée par Aristote. J’ai préféré rester à l’écart de ces concepts pour me centrer sur l’observation factuelle d’habiletés et de facultés (je suis bien conscient de simplifier ici). J’ai fait le choix de travailler la question du talent au sens de talento, c’est-à-dire, de dispositions naturelles/acquises pour réussir quelque chose. La raison fut motivée par le principe simple que cela soit observable et évaluable. J’ai fondé – au sens de l’élaboration progressive – mon travail théorique sur les principes d’observabilité, de reproductibilité vraisemblables – intégrant ainsi les écarts culturels – et de principes d’évaluation permettant les corrélations. C’est ici que la pensée chinoise fut une ressource féconde, surtout son modèle mathématique – que j’aborde avec précision dans ma thèse. C’est pourquoi par exemple, j’ai passé plusieurs semaines à observer dans le cadre de mes travaux des plantes, faisant ainsi l’objet d’un corpus traité en détail dans ma thèse.

CB : Comment vous y prenez-vous pour évaluer un talent ?

YR : Il faut garder à l’esprit qu’il n’y a « évaluation » que parce qu’il y a l’observation : 1) d’un ensemble de modes opératoires corrélés avec le réel ; 2) d’un résultat escompté ; 3) d’une situation nécessitant une réalisation utile. Ainsi, la corrélation (principe dynamique et fonctionnel, mais aussi communicatif entre deux réalités) est ce par quoi l’évaluation peut s’effectuer. Quand vous évaluez un « talent », commencez par expliciter ce que vous souhaitez observer, puis appréhendez l’écart entre le principe référent (ce qui sert de référence) et le principe opérant (ce qui est observé). L’évaluation concerne ce qui opère dans « l’entre » le moment où le procès (la dynamique d’ensemble allant du latent au manifeste) s’amorce à son niveau le plus indicible jusqu’à ce que ce dernier s’actualise pleinement. Prenons une illustration simple. Si un vendeur est considéré comme « remarquable » (en tant que principe référent), alors il convient d’observer et d’expliciter l’ensemble des modes opératoires dans les principales situations où la valeur dite « remarquable » s’observe. En effet, n’est remarquable que l’interprétation subjective de l’observateur ; en fait, il n’y a rien de remarquable pour un évaluateur compétent, il n’y a qu’un ensemble de facteurs opérant corrélé avec du potentiel se déployant dans une configuration. Pour avoir évalué des vendeurs, des sportifs, des leaders (qu’importe le genre), des artisans, l’un des principes premiers est d’identifier le moment-position à partir duquel l’amorce (le latent) du mode opératoire s’engage à devenir « manifeste » (visible et disponible). C’est pourquoi le vendeur remarquable s’évalue avant tout par la position et le moment qu’il occupe avant même que le prospect n’arrive. C’est « ici », alors que rien ne se passe – en apparence –, que le « remarquable », c’est-à-dire, ce qui se remarque, peut s’observer. Quand j’observais Célia Granger (découvrez le reportage d'M6 sur Célia) à ses débuts, je la regardais avant même qu’elle ne prenne sa pince ou une pièce de cuir. Je regardais avec attention comment elle amorçait mentalement la pièce à venir, comment elle organisait son espace de travail, où elle plaçait ses outils, leur organisation, la hauteur de sa table de travail, l’emplacement de la lampe, mais aussi comment elle rangeait les cuirs, comment elle les touchait, en parlait, les choisissait. Je regardais – sans rien dire – les longs moments où en apparence elle ne faisait rien alors que pourtant rien ne se faisait pas, etc. Je puis vous assurer que le « talent » est bien plus vaste que ce que les personnes constatent. C’est pourquoi je ne peux adhérer à la « mesure » du talent ; j’irais même jusqu’à dire que cette idée est une pure fiction visant à rassurer avec des concepts savants mais inapplicables.
Aucun talent n’est mesurable, pour la simple raison que le talent est un procès dynamique qui s’amorce au latent de celui-ci (le procès) pour s’actualiser au manifeste de ce dernier (idem). Enfin – en tout cas pour cette courte synthèse – l’évaluation implique ce que je nomme « l’espace d’oubli », c’est-à-dire la place et le moment qu’il convient d’occuper pour que l’observé/l’évalué oublie votre présence. « L’espace d’oubli » se double du principe d’indifférence que je considère désormais comme une compétence fondamentale d’un TalentProfiler, d’un évaluateur. En effet, l’indifférence ne relève pas, comme il est coutume de le penser, d’une attitude de mépris ou de déni, mais d’une faculté à n’avoir aucune idée préconçue sur l’observation, aucun préjugé, aucune connaissance pré-installée que l’on peut poser sur l’observation (ce qui fait que l’on n’observe plus, mais l’on « voit »). Il convient d’observer de manière factuelle sans se laisser impressionner ni par l’apparente dextérité, ni le « phénoménal » démonstratif que l’on peut parfois « voir ». En effet, si nous nous laissons happer par l’extraordinaire (en dehors de la norme), alors les yeux s’écarquillent, la mâchoire se déboîte et vous êtes aspiré par le « remarquable » social. À ce moment précis, vous ne pouvez plus évaluer, parce que vous êtes aspiré par le « voir » qu’implique le « local démonstratif ». On me fait souvent remarquer mon apparente « froideur » quand  DSC1540webj’évalue ; rien ne se dégage. C’est normal, car la seule chose qui m’importe, c’est la mémorisation de chaînes complexes de mode(s) opératoire(s) ainsi que les éléments qui s’y intègrent (dont certains évoqués avant). Le démonstratif m’indiffère.

CB : Quel serait le mot de la fin ?

YR : Je n’ai pas de mot de la fin, car dans l’univers des talents, il n’y a pas de fin, il n’y a qu’un procès continu et actualisateur. Je peux cependant conclure en vous remerciant de m’avoir accordé cette tribune, et en soulignant que nous sommes à l’aube de nouvelles compétences relatives aux métiers favorisant l’évaluation et le développement des talents. C’est en tout cas l’ambition que je porte avec TalentReveal.

Merci à tous ceux qui ont participé à la réussite de cette organisation et un grand merci à Yves Richez pour la qualité de sa conférence et sa générosité dans les échanges qui ont suivi.

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