Q...comme Qatar

Une femme qatarie 1

La culture, outil d'émancipation pour la femme arabe ?

Le cas du Qatar

La place prééminente des femmes au sein du système universitaire qatari (représentant jusqu’à 80 % des effectifs dans certaines filières) a permis à l’émirat de décrocher le titre « meilleur pays d’accès à l’université pour les femmes » selon une enquête de l’Independent à l’occasion de la Journée internationale de la femme en 2012. De toute évidence, la présence de femmes aux postes clefs des secteurs de l’éducation, de la culture semblent attester par ailleurs de certaines mutations sociales. Les femmes y apportent malgré la culture traditionnelle masculine environnante et la polygamie, une contribution majeure de nature à servir l’évolution de leur condition et l’image de leur pays. Dans le même temps, on observe que 68 % des jeunes femmes de plus de trente ans ne sont pas mariées. Des faits d’actualité qui attestent d’une évolution. Que faut-il en penser ?

La Sheikha Mozah : une femme ambassadrice de l’éducation
Une liberté nouvelle : la toute première dame qatarie à apparaître seule en public

On entend peu parler des Qataries dans la presse occidentale. Seules celles en  parenté avec les dirigeants, semblent à cet égard sortir du lot. Ainsi la charismatique, Sheikha Mozah  l’une des trois épouses de l’émir du Qatar, jusqu’au récent passage de témoin de son époux à un de ses fils, nouvel émir du Qatar au cours de l’année 2014, seule à apparaître en public, a été, une première dame qui ne passe pas inaperçue en Occident. La princesse consort a même été désignée en 2011 par le magazine Forbes comme la femme d’affaires la plus influente du monde arabe.

 L'éducation comme cheval de bataille

Dès l’accession au trône de son époux le Sheikh Hamad en 1996, cette femme éduquée au Koweït n’hésite pas à s’investir dans les domaines indispensables au développement humain: famille, éducation, accès à la culture, religion ... La préservation du cadre familial, la promotion sociale de la femme et l’accès optimal à la santé sont les priorités de la Sheikha Mozah. En 2002, elle devient présidente du Conseil suprême des Affaires familiales et en 2011 coprésidente de l’Alliance des civilisations à Doha aux côtés de Ban Ki-Moon, Secrétaire général des Nations unies. Envoyée  spéciale de l’UNESCO pour l’éducation et l’enseignement supérieur et présidente de la Fondation arabe pour la Démocratie, la Sheikha ambitionne de s’attaquer au problème éducatif dans l’ensemble du monde arabe, en Irak comme dans la bande de Gaza.

Une femme qatarie 2La relève en marche : la Sheikha al-Mayassa et l’accès à la culture

Présidente de l’Autorité des musées du Qatar  Née en 1982, la Sheikha al-Mayassa bint al Khalifa al-Thani pour sa part, est la quatorzième fille du sultan Hamad al-Thani et de Sheikha Mozah. Elle a étudié la littérature et les sciences politiques à l’Université Duke de Caroline du nord et l’université Columbia de Manhattan à New York, puis poursuivi un master à l’Institut de Sciences Politiques de Paris et à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne. Sa mère est présidente de la Fondation du Qatar alors qu’elle est présidente de l’Autorité des musées du Qatar. Conviée à s’exprimer pour la chaîne télévisée anglophone TED à Doha en décembre 2010, la trentenaire férue d’art prononce son désormais célèbre discours « Globalizing the local, localizing the global » qui  explique sa vision de la vague actuelle de globalisation et modernisation culturelle dans le Golfe à laquelle son pays, le Qatar, prend part avec enthousiasme. Oui, elle a bien conscience d’incarner ces mutations sociales, elle qui préside l’Autorité des musées du Qatar, tout comme la directrice de l’Université d’Études islamiques, qui est également une femme.

La culture, outil d’émancipation pour la femme qatarie?

La sœur de l’actuel émir Tamim envisage la culture comme un outil d’émancipation pour la femme qatarie. En construisant des ponts entre les civilisations, la Sheikha souhaite avant tout pacifier les relations internationales et rassurer l’Occident en renvoyant l’image d’une société avancée, tolérante et tournée vers le futur… Devant son auditoire américain spécialement dépêché depuis Washington à l’occasion de l’ouverture du nouveau Musée d’art islamique de Doha, elle évoque avec fierté, le festival de cinéma de Doha et l’école de réalisation récemment inaugurée où près de 60 femmes cinéastes qataries exercent déjà. Sur le grand panneau de projection au-dessus de la scène apparait une mosaïque de photos révélant des femmes qataries dirigeant des tournages derrière leur caméra, toutes de noir vêtues, un large sourire aux lèvres. Une modernité dont la Sheikha semble fière et qui pour elle n’est pas incompatible avec les valeurs traditionnelles d’une société islamique. Par son éloquence et sa détermination, cette femme de tête semble avoir gagné le cœur de son public d’outre-Atlantique. La Sheikha cite l’exemple d’un peintre qatari qui a travaillé dans l’atelier de Picasso à Paris. C’est avant tout une quête identitaire pour son pays qu’elle revendique : pour elle, le Qatar n’entend pas imiter platement les musées occidentaux. Il a ses propres artistes qu’il ne connaît pas encore et ambitionne de découvrir…

Scission générationnelle: 68 % des femmes de plus de trente ans non mariées

La place prééminente des femmes au sein du système universitaire qatari (représentant jusqu’à 80 % des effectifs dans certaines filières) a permis à l’Émirat de décrocher le titre « meilleur pays d’accès à l’université pour les femmes » selon une enquête de l’Independent à l’occasion de la Journée internationale de la femme en 2012. Le meilleur niveau d’éducation des jeunes Qataries est à l’origine d’une scission générationnelle et d’un déséquilibre des genres qui augmente le célibat, malgré la politique gouvernementale d’encouragement de la natalité. Un problème démographique encore plus prégnant aux Emirats arabes unis où 68 % des jeunes femmes de plus de trente ans ne sont pas mariées.

Une contribution majeure : des mutations sociales en route ?

Cette politique culturelle qatarie contribue indéniablement à une légitimation identitaire et culturelle, où les femmes apportent malgré la culture traditionnelle masculine environnante et la polygamie, une contribution majeure de nature à servir l’évolution de leur condition et l’image de leur pays. Certes le rôle et les domaines qui leur sont essentiellement laissés (culture, famille, éducation)  - comme souvent encore en Occident d’ailleurs - sont encore sectaristes, mais ils autorisent de fait une ouverture inespérée*, qui fera date dans l’histoire de la condition féminine, même si cette évolution ne concerne qu’une extrême minorité d’entre elles. Serait-ce - au-delà du Qatar - une tendance de fond dans les pays arabes, si l’on en croit les rôles joués dans le même temps par d’autres personnalités célèbres que sont Rania de Jordanie, la Sheikha al-Sabah au Koweït, et Lalla Salma au Maroc, lesquelles renvoient une image très éloignée des générations précédentes ? La femme serait-elle « l’avenir de l’homme » selon les célèbres propos de Louis Aragon ?

1 - La Sheikha Mozah épousée par le Sheikh Hamad en 1977 pour sceller la paix avec le clan des al-Missned. 
2 - "One of 1000+ Talks", Sheikha al-Mayassa: "Globalizing the local, localizing the global", Doha, TEDx (Technology, Entertainment, Design), décembre 2010, retransmission en direct à Washington par TED Women.
*Le taux d'emploi des femmes au Qatar était de 27 % en 2001, 36 % en 2008.
Sources : Mehdi Lazar, Le Qatar aujourd'hui, Paris, Michalon, 2013, 238 p.

Photos : Une femme qatarie vêtue de l’abaya participe au calligraffiti « Love Your Mum », œuvre de l’artiste El Seed, devant le musée d’Art islamique de Doha en 2011, image extraite de One Week at the Museum - Calligraffiti workshops - Museum of Islamic Art, Doha, Qatar, film et design de JP Desjardins, musique de Phunktion.ca avec le soutien de la Sheikha al-Mayassa bint Hamad al-Thani, de l’Autorité des musées du Qatar et le Musée d’Art islamique de Doha, remerciements à Amel Saadi Cherif et Deena Hammam, édition en ligne d’Emile Arragon,  elseed-art.com, 2011, © El Seed, Qatar Museums Authority, Museum of Islamic Art Doha

lorraine larchez
© Lorraine ENGEL LARCHEZ
Originaire de Lorraine, alsacienne d’adoption, Lorraine ENGEL LARCHEZ est historienne de l’art, diplômée de l’École pratique des hautes études (EPHE) et spécialisée dans les interactions socioculturelles entre Orient et Occident dans le monde contemporain. Elle a notamment focalisé ses recherches universitaires sur la politique culturelle du Qatar et le verre et le cristal orientaliste en Europe du XIXe siècle à nos jours. Cet article est un extrait inédit de son mémoire de second cycle qui sera publié prochainement aux éditions de l’Harmattan.

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